Jakub Deml, le prêtre maudit

"Vous savez mieux que les autres que je n'écris qu'un seul livre. Et si c'était possible je l'écrirais en un seul mot - Tasov." C'est ainsi que parle, en 1948, l'écrivain tchèque, Jakub Deml, de la ville qui était pour lui beaucoup plus qu'une ville natale. La ville de Tasov en Moravie était le fondement même de sa vie et sans doute aussi son unique allié véritable dans son combat incessant contre les hommes." Si j'ai jamais fait, voulu ou pensé quelques chose de bien, je ne peux l'expliquer que par la région où je suis né, et même mes crimes et mes péchés je ne peux les expliquer autrement que par mon pays et si je déteste quelqu'un c'est ma région natale qui le déteste et si Dieu me donne la grâce d'aimer quelqu'un, je ne peux que dire: "Mon Dieu, je prends volontiers cette croix, car tu es le seul à savoir qu'elle est aussi lourde que la mort. Si on ne nous croit pas, nous ne pouvons pas aimer. Notre langue, la langue de notre amour est notre région natale." La ville de Tasov nourrit la grande partie de la vie du poète Jakub Deml, c'est en elle qu'il puise son énergie créatrice, son inspiration et son courage car, sa vie durant, il ne cesse de provoquer en duel ses ennemis, ses amis, faisant preuve non seulement d'un immense talent littéraire, mais aussi d'un sens extraordinaire de la provocation qui le fait brouiller avec tout le monde.

La vie de ce prêtre, qui n'a jamais plié aux exigences de l'Eglise, regorge de détails intéressants et elle rappelle en quelque sorte la vie de Céline. Il est né à Tasov, dans une famille de quatorze enfants, le 20 août 1878. Son père est épicier, sa mère disparaît bientôt après sa naissance. Son enfance et sa jeunesse sont difficiles. Son père se remarie et la famille se désagrège. Avec la marâtre arrive la tristesse. Les enfants sont dispersés et Jakub cherche refuge dans les livres et la poésie. La famille le destine à la prêtrise. Il n'est pas un prêtre né, il doute d'une telle vocation et ce n'est que l'influence du poète Otokar Brezina qui est décisive et fait entrer, en 1898, le jeune poète au séminaire de Brno. Il reçoit l'ordination en 1902 et exerce les fonctions de vicaire dans plusieurs villages. Il entretient une amitié littéraire avec JosefTasovTasov Florian, gendre de Léon Bloy. Florian, éditeur chrétien, réunit autour de lui plusieurs intellectuels et écrivains croyants qui cherchent à contribuer par leurs écrits à une renaissance de la pensée catholique. Deml publie des textes polémiques et c'est sa première brouille avec l'Eglise. La punition ne se fait pas attendre. Tout d'abord il est suspendu de ses fonctions pour un an, ensuite la suspension est prolongée indéfiniment et, en 1911, il est mis à la retraite.

"C'est la première d'une longue suite de disgrâces qui se répéteront sous tous les régimes," écrit Erica Abrams dans la préface de la traduction française du livre "Un rêve d'automne", disgrâces dont chacune semble déclencher une nouvelle métamorphose chez le disgracié ou le faire pénétrer un peu plus avant dans la contradiction qui régit sa vie. Le déchirement au-dedans va de paire avec l'isolement au dehors. On trouve des reflets des deux dans une lettre que Deml adresse à Brezina de Prague, où il s'est établi en 1912 sur ordre du synode de Brno: "Tout le monde s'est tu, tout le monde s'est écarté de moi avec horreur, d'un bond, comme ils se seraient écartés d'un cadavre, d'un escroc, d'un assassin, d'un pénitent, d'un laïc, d'un prêtre, d'un pécheur, d'un saint - chacun à sa manière, mais tous ont pris la fuite." Comme pour donner raison à ces censeurs, Deml noue une liaison tragique avec une femme mariée, au grand scandale des autorités diocésaines, qui, en 1913, le déclarent interdit de séjour à Prague.

La vie de ce prêtre peu ordinaire ne cesse de scandaliser son entourage. En 1918, il se lie avec la deuxième femme de sa vie, Pavla Kytlicova, qui abandonnera son mari pour suivre Jakub Deml en Slovaquie, pays profondément catholique. On y voit de mauvais oeil ce couple étrange et l'on prend Deml pour un renégat. En 1922, Jakub s'installe avec son amie dans une nouvelle maison à Tasov. Ils vivent ensemble jusqu'à 1935 où Pavla Kytlicova est remplacée par une jeune femme de dix-huit ans, Marie Rosa Junova, qui restera avec Jakub jusqu'à 1959. Entre-temps, Deml édifie son oeuvre littéraire. On pourrait dire qu'il s'agit d'une interminable biographie, d'un récit qui puise son inspiration dans la vie mais aussi en soi-même. Citons encore Erica Abrams: "C'est à Tasov qu'il écrit et publie, à compte d'auteur, malgré de fréquentes prises de bec avec la censure, la plus grande partie d'une oeuvre qui comptera un total de cent trente-cinq volumes (ou selon les termes de son auteur, "un seul livre"), oeuvre qui juxtapose la poésie au pamphlet, l'époque à l'épisodique et la perfection formelle au fortuit, jouant sur tous les registres, paradoxe et prière, lamentation et lyrisme, sermon et satire, mais dont l'expression la plus propre est celle d'un récit essentiellement autobiographique. Parfois journal intime, plus souvent confession déroulant de péripétie en fragment l'odyssée d'un "je" qui ne se lasse jamais de se livrer, mais cherche en vain à qui. Si Deml évite les chemins battus de l'édition, s'il imprime lui-même et vend ses livres par correspondance, c'est surtout pour mieux communier avec ses lecteurs - dont il évaluera le nombre, en 1934, à onze cents vingt ou, au grand maximum, douze cents."

Sous l'occupation allemande, Deml est contraint à des activités qui seront qualifiées, après la chute du nazisme et la libération du pays, de collaboration avec les Allemands et d'antisémitisme. Menacé de prison il doit son acquittement surtout au poète Vitezslav Nezval, à cette époque chef de section au ministère de la Culture, qui prononce devant le tribunal un éloge démontrant combien le prêtre insoumis est vénéré par ceux qui sont capables de le comprendre. De son côté, Jakub Deml ne ménage jamais rien et personne et continue de critiquer avec violence même ceux qui sont ses principaux défenseurs. Comme s'il voulait s'isoler dans la solitude absolue et regarder le monde avec la terrible lucidité de ceux qui n'ont rien à perdre. Inutile d'ajouter que sous le régime communiste une telle attitude ne pouvait lui attirer que des ennuies et un isolement de plus en plus profond. Il meurt le 10 février 1961 à l'âge de 83 ans.

En 1905, le poète symboliste, Otokar Brezina, écrit dans une lettre adressée au sculpteur Frantisek Bilek: "Deml est un de ces hommes profonds auprès de qui s'ouvrent des sources cachées des coeurs et avec qui l'on trouve si simple de tout dire, même ce qu'on avait, jusque là, évité d'avouer à soi-même." Ces paroles d'Otokar Brezina concernent non seulement le personnage de Jakub Deml mais aussi ses écrits, les écrits d'un homme qui est loin d'être parfait, mais qui est capable de refléter par ses livres, par sa vie et ses péchés mêmes les vies de ses lecteurs. "Vous dites qu'aucun prêtre aujourd'hui n'est un mystique" a-t-il écrit. Et qu'avez-vous fait pour qu'il le soit? Et que n'avez-vous pas fait pour qu'il ne le soit pas? Les écoles, la science, l'art, toutes vos institutions, les journaux, les radios et les parlements se sont transformés en autant de pompiers chargés d'éteindre son feu et de souffler sa lumière; et n'allez pas répondre par des pirouettes: vous-mêmes avez aidé à tenir les lances d'incendie, vous êtes accourus avec votre petit seau d'eau..."