L'anti-Gide

Lorsque l'écrivain André Gide publie, en 1936, un livre résumant ses impressions d'un récent voyage, Le Retour de l'U.R.S.S., il déclenche une violante polémique à laquelle participent des intellectuels de plusieurs pays. En Tchécoslovaquie, le poète Stanislav Kostka Neumann publie sa critique de l'oeuvre de l'écrivain français sous forme d'un livre auquel il donne un titre significatif: L'anti-Gide.

En 1932 André Gide scandalise les milieux littéraires français en osant écrire dans la Nouvelle Revue Française: "Je voudrais crier très haut ma sympathie pour la Russie; et que mon cri soit entendu, ait de l'importance." Dans son Journal il va encore plus loin et évoque l'immense espoir que représente pour lui la tentative communiste d'édifier un monde nouveau en Union soviétique. "De coeur, de tempérament, de pensée, écrit-il, j'ai toujours été communiste." Ce nouvel optimisme d'André Gide se reflétera non seulement dans le livre Les Nouvelles nourritures, mais le romancier le manifestera publiquement aussi en 1935 lors du Congrès International des Ecrivains où il dira : "L'U.R.S.S. nous offre actuellement un spectacle sans précédent, d'une importance immense, inespérée et j'ose ajouter: exemplaire..."

En 1936, André Gide se rend à l'invitation du gouvernement soviétique dans le pays qui a suscité cette vague d'optimisme. Il est accueilli avec les honneurs et très officiellement dans plusieurs villes soviétiques, il prend la parole lors des obsèques de Maxim Gorki, il parle devant les étudiants de Moscou, devant les écrivains et les ouvriers de Leningrade, il visite des kolkhozes, des maisons et des camps des jeunes. Mais les officialités et l'accueil enthousiaste n'arrivent pas à aveugler l'écrivain allergique à tous les mensonges. Malgré l'accueil enthousiaste, il partira déçu. Le rêve sur un monde nouveau, un monde plus juste s'évanouit. Il décide de ne pas cacher son erreur et de publier un livre sur cette expérience amère. Le livre s'appelle Le Retour de l'U.R.S.S. André Gide soumet l'Union soviétique à une critique qui évite d'être méchante. Il constate le manque de liberté, le conformisme, le culte de Staline, l'imperméabilité des frontières, le manque de contacts avec les autres pays et le complexe de supériorité qui en est la conséquence. Il déplore surtout l'inexistence de l'esprit critique et du contrôle du pouvoir. Les autorités soviétiques, compromises par le livre, réussiront, après un silence plein d'embarras, à engager dans la campagne contre ce critique dangereux des écrivains d'une renommée internationale, dont Lion Feuchtwanger, Ilya Ehrenbourg et Romain Rolland. En Tchécoslovaquie, c'est le poète Stanislav Kostka Neumann qui devient la figure de proue de ceux qui s'attaquent à cette oeuvre explosive.

 

Stanislav Kostka Neumann, photo: CTKStanislav Kostka Neumann, photo: CTK La grand-mère paternelle de Stanislav Kostka Neumann faisait partie de la noblesse allemande, son père était avocat et député tchèque au parlement de Vienne, sa mère provenait d'une famille simple. Stanislav est né en 1875. Déjà lors de ses études qui sont loin d'être brillantes, le mauvais étudiant qui ne manque ni d'intelligence, ni de charme, se retrouve au centre du mouvement estudiantin. Sa carrière journalistique commence pourtant dans le journal très conservateur "Hlas naroda - La Voix du peuple". Dans la journée il écrit de petits articles, dans la soirée il lutte contre la monarchie austro-hongroise en participant à des réunions houleuses et en brisant quelques vitres. En 1883 il est emprisonné comme un des meneurs de la révolte des jeunes tchèques contre l'autorité habsbourgeoise. Les influences très diverses forment ce jeune esprit ouvert à toutes les orientations - l'anarchie, le collectivisme socialiste, l'individualisme et même le satanisme. Satan est pour lui symbole d'une vie authentique et sans entraves.

Tout cela se reflète dans sa poésie. Il se lance dans la publication de la revue "Novy kult - Le Culte nouveau" qui évolue d'une revue décadente et anarchiste vers un périodique anarchiste-communiste. Sa villa de Prague Olsany devient le lieu de rendez-vous, de débats passionnés et d'orgies de l'avant-garde des lettres tchèques du début du siècle. En 1904, cependant, le poète quitte Prague en compagnie de sa seconde femme et s'installe à la campagne. La nature lui inspire un de ses meilleurs recueils "Livre des forêts, des eaux et des vallées" qui sera aimé par plusieurs générations de lecteurs. Lors de la Première Guerre mondiale, il combat dans l'armée autrichienne dans les Balcans, et, après la guerre, il retourne à Prague et devient un des membres fondateurs du Parti communiste de Tchécoslovaquie. Sa poésie est de plus en plus engagée et ses convictions communistes sont de plus en plus fermes. Issu de la bourgeoisie, il s'en prend aux bourgeois et appelle les ouvriers et les paysans y compris les femmes à lutter pour leurs droits l'arme à la main. "Apprenez à tirer", conseille-t-il aux femmes. Après la parution, en 1936, du livre "Le Retour de l'U.R.S.S." d'André Gide, il décide de contre-attaquer...

 

Par son livre "L'anti-Gide ou l'Optimisme sans superstitions et illusions" Stanislav Kostka Neumann s'adresse surtout aux jeunes. "C'est à toi, jeune ami, que je propose ce résultat d'une vie assez longue mais pas extraordinaire", dit-il dans la préface. Il soumet le texte d'André Gide à une critique détaillée et le dissèque systématiquement en sept chapitres consacrés entre autres à la religion, à l'intellectualisme, à la liberté, à la démocratie, à la révolte des intellectuels et à la création artistique. Il ne prétend pas être sans parti pris: "La lutte des classes doit être menée à bout et finir par une défaite totale des exploiteurs," dit-il catégoriquement. En s'attaquant à Gide, il s'attaque non seulement à tous les adversaires du régime soviétique, mais aussi à tous ceux qui doutent. Il fustige l'individualisme de Gide qui, à son avis, rend caduque la conception gidienne du bonheur. Il s'en prend aussi à ce qu'il appelle le jeu de Gide avec la religion et il conclut: "L'individualisme libéral qui est la base même de chaque intellectuel, que ce soit un fanatique ou un hédoniste comme Gide, ne sent pas une responsabilité collective. Ami, ne suis jamais son exemple!"

Dans le chapitre consacré à la démocratie, il demande: "La dictature du prolétariat? Mais c'est toujours de la démocratie, seulement c'est une démocratie pour la majorité, pas une démocratie pour la minorité, pour les exploiteurs." Il est logique qu'un tel raisonnement le mène à justifier les procès contre les personnes incommodes au régime de Moscou. "Il y a eu beaucoup de gens qui avaient des doutes divers sur les procès de Moscou, remarque-t-il. L'idée la plus répandue et soutenue, bien entendu, par la presse bourgeoise et trockiste était celle que Staline se débarrassait de ses "adversaires". Non, le prolétariat se débarrasse des saboteurs." Et Neumann de critiquer, entre autres, Zavis Kalandra, journaliste communiste, qui a osé mettre en cause les procès staliniens. A ce moment-là, Neumann ne sait pas et ne peut pas savoir que Zavis Kalandra sera condamné à mort dans les procès politiques des années 50.

 

Stanislav Kostka Neumann mourra en 1947 encensé par la presse de gauche. Ses poésies révolutionnaires éclipseront les beaux vers qu'il a écrits dans sa jeunesse. Le régime totalitaire, qui s'installera au pouvoir après le coup de Prague en 1948, fera de lui son poète officiel. Dans les écoles tchèques on parlera beaucoup de son livre "L'anti-Gide" sans permettre aux étudiants de connaître le texte d'André Gide qui a déclenché la polémique et qui sera interdit par la censure. Beaucoup de temps s'écoulera encore avant qu'on ne découvre l'étendue véritable des aberrations totalitaires en Union soviétique et l'enfer du goulag.

Aujourd'hui quand on compare les biographies d'André Gide et de Stanislav Kostka Neumann on est frappé par de nombreux aspects semblables. Les deux écrivains sont nés dans des familles aisées, les deux se sont insurgés contre la morale bourgeoise, les deux étaient considérés comme individualistes, les deux ont subi finalement l'attrait du communisme. Mais, tandis que l'individualisme et la quête incessante de la liberté spirituelle ont amené André Gide à reconnaître son erreur et à jeter un regard perspicace sur les périls totalitaires, le poète tchèque, aveuglé par les élans révolutionnaires, n'a jamais découvert les bas-fonds de la réalité soviétique et son livre "L'anti-Gide" restera le témoignage d'une erreur aussi monumentale que dangereuse.